2006-05-26

Quand pelleter des nuages devient une stratégie d'apprentissage

(c) 2006, Julie Mercier-Plouffe.

La littérature n’est rien de moins qu’un « coup de hache dans la mer de glace en nous. » Difficile toutefois d’adhérer à cette vision de l’auteur tchèque Franz Kafka sans avoir vécu une réelle expérience littéraire. Au-delà des théories littéraires, des procédés internes et des figures rhétoriques, la littérature est avant tout un laboratoire infini dans lequel il faut plonger tête première. Malheureusement, plutôt que d’enseigner la littérature comme une fin en soi, les cours lacrymogènes de français au collégial utilisent trop souvent la littérature comme prétexte pour l’apprentissage des règles de grammaire ou de la structure d’un texte argumentatif. Visiblement, l’expérience littéraire est laissée aux oubliettes pour mettre en avant-scène la fonction utilitaire de la langue de Molière: «On demande aux élèves qu’ils s’expriment par écrit sans leur laisser savoir qu’ils peuvent être littéraires » (ROY, 1994) Toutefois, le développement des capacités créatrices littéraires des étudiants constitue une activité des plus formatrices dans l’apprentissage de la littérature. En ce sens, une création collective, telle que la réalisation d’un recueil de textes créatifs sur le web, devient une formule pédagogique qui mérite qu’on s’y attarde puisqu’elle se rapporte à l’essence même de la littérature, l’expérience.

À vos rames, moussaillons, c’est le début d’une longue odyssée !

Au-delà de la mer, le mirage d’un projet

La création collective consiste en la réalisation d’une œuvre commune par un ensemble d’apprenants. Dans un premier temps, « un projet unique doit être fermement défini avant toute réalisation : une définition insuffisante entraîne fatalement l’échec de l’ensemble de la démarche. » (GERBER, 2002) Ainsi, par un grand remue-méninges et un vote populaire, les étudiants doivent décider collectivement des lignes directrices du projet : le titre, la mise en page, les principaux thèmes. Ensuite, chacun des apprenants devient créateur. Les avenues sont nombreuses ; des écritures collectives ou solitaires peuvent être proposées pour créer des textes caractéristiques des différents genres littéraires, tels que la poésie, la chanson, la bande dessinée, la nouvelle, le conte, le monologue ou le manifeste. De plus, l’utilisation des TIC doit sans aucun doute être privilégiée pour des raisons qui seront énoncées sous peu. Finalement, l’aboutissement de ce long processus littéraire se fera par l’édition du recueil sur le web.
La création littéraire est une activité des plus formatrices qui comprend de nombreux avantages pédagogiques, ce qui fera l'objet des prochaines lignes.

Un pour tous et tous pour un… jusqu’à la dernière pierre.

Tout d’abord, la création d’une œuvre collective publiée sur le web confère une authenticité aux apprentissages de l’étudiant et par conséquent, ce dernier a l’impression de déroger aux objectifs purement scolaires : «La classe n’est plus le lieu où l’on se contente de rendre des devoirs, […] mais un lieu dans lequel on cherche et on fabrique, on s’essaie à la fois seul et ensemble. » (SAVINE, 2005) Au-delà de la performance scolaire, les étudiants développent un sentiment d’appartenance et leur motivation augmente considérablement, car la situation d’apprentissage devient significative à leurs yeux. (CHAMBERLAND, 1995) En effet, la créativité ainsi que la grande liberté d’action sauront susciter l’attention des élèves qui s’intéressent moins à la littérature. De plus, la formule de la création collective favorise le transfert des connaissances puisque l’apprenant devient actif dans son processus d’apprentissage, il contribue ainsi lui-même à l’acquisition de ses connaissances en plus de développer son autonomie. Dans ce contexte de travail collectif où chacun œuvre pour la réussite du projet, les étudiants développent l’entraide, la coopération et la critique constructive. Chacun des élèves se voit motivé par la critique des pairs et devient soucieux de pondre un texte littéraire de qualité, sachant très bien que « l’achèvement du projet dépend de l’apport de chacun. » (GERBER, 2002)

Pelleter des nuages

Le rapport de l’étudiant avec la littérature évolue souvent lorsqu’il ose s’aventurer au pays des pelleteurs de nuages. En création, l’approche différente de la langue de Molière basée davantage sur sa fonction ludique qu’utilitaire permet à l’apprenant de développer une relation nouvelle avec les mots et cette manipulation textuelle lui permet de jeter un regard différent sur la littérature. En ce sens, «les pratiques créatrices s’articulent aux objectifs de compréhension et d’interprétation des textes littéraires à l’étude. » (DUVAL, 2004)
De plus, la création littéraire se dessine comme une prise de parole qui oblige à aller puiser au fond de soi-même pour faire jaillir les mots. Toutefois, ceci n’est possible que si l’enseignant donne des outils aux élèves, tant au niveau de la théorie littéraire que des stratégies d’écriture. Dans un premier temps, il importe de faire connaître aux apprenants différentes formes du discours littéraire afin d’élargir l’éventail de leur culture. Après l’étude de différents genres littéraires, les apprenants doivent s’approprier les caractéristiques et créer à leur tour un texte à l’image d’un genre choisi. Afin de catalyser l’inspiration des créateurs, certaines périodes en classe devront être consacrées à des ateliers d’écriture. Cette activité de création littéraire à partir de textes étudiés en classe est très formatrice puisqu’elle permet à l’apprenant de « s’approprier un genre littéraire de l’intérieur. » (BERTAGNA, 1995)
«Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage»

La création collective est une stratégie efficace qui permet à l’apprenti-écrivain de s’approprier des genres littéraires et à développer la compétence d’écriture. En ce sens, il est évident que ce n’est pas tant le produit final que tout le processus qui devient important dans cette situation d'apprentissage. C’est pourquoi des activités métacognitives tels qu’un journal de bord où l’étudiant réfléchit sur lui-même, sur ses propres œuvres, sur les méthodes de travail, sur les problèmes survenus et résolus, seront des plus enrichissantes et contribueront davantage à l’intégration des apprentissages. Mais au-delà de ces avantages académiques, l’écriture créatrice devient le catalyseur d’une évolution du rapport de l’apprenant avec la littérature, ce qui constitue le point fort le plus considérable de cette stratégie d’apprentissage : « Il nous parait évident que ces pratiques d’écriture et manipulations textuelles vont entraîner des modifications dans le rapport que l’élève entretient avec le texte, modifications qui se répercuteront, dans le meilleur de cas, sur sa façon de lire.» (DUVAL, 2004)

L’ordinateur, ce précieux adjuvant

Dans ce contexte de création collective, l’utilisation des TIC devient un adjuvent de taille. D’une part, les TIC ont un impact sur le processus d’écriture puisque l’utilisation du traitement de texte facilite l’organisation textuelle en permettant le déplacement, l’ajout et le retrait de mots et de phrases : « Il s’agit d’un outil flexible qui offre un contexte favorable à la manipulation concrète des idées.» (BÉDARD, 2005) Le traitement de texte favorise ainsi le travail de réécriture et permet l’amélioration des oeuvres. De plus, l’utilisation des TIC permet de pousser les limites créatives puisque de nombreux logiciels, tels que Adobe Première, Photoshop et PowerPoint, permettent de donner aux oeuvres une dimension visuelle ou auditive. Par exemple, l’apprenant peut enregistrer la lecture de son poème ou animer sa bande dessinée. Ces multiples possibilités accroissent la motivation de l’élève qui est davantage stimulé par la tournure multidisciplinaire que prend le projet.
Finalement, l’utilisation d’Internet en création littéraire a un impact certain sur les pratiques pédagogiques, car grâce aux forums, au clavardage et à la messagerie électronique, une augmentation de l’interaction entre les étudiants et l’enseignant ainsi qu’entre apprenants est observable. (BÉDARD, 2005) De plus, l’édition est maintenant beaucoup plus facile avec le format électronique qu’elle ne l’était avec le format papier et la large diffusion que permet le web offre « la possibilité, pour des élèves, de transmettre leur composition à un lecteur réel.» (BÉDARD, 2005) Ceci a pour principal avantage d’augmenter la motivation des étudiants qui au-delà des apprentissages, voient un but concret à leurs labeurs.


Quelque part sur l’océan, une conclusion…


Bien que la création collective représente une formule pédagogique des plus formatrices, l’aventure n’est pas inévitablement destinée à la réussite. Encore faut-il que le capitaine sache bien guider ses moussaillons, qu’il ne perde jamais de vue le cap, qu’aucun membre de l’équipage ne soit jeté à la mer et que l’expédition ne se transforme pas en croisière de villégiature. Toutefois, si le capitaine réussi à alimenter la motivation des troupes, le périple sera des plus formateurs puisqu’il développera une nouvelle relation entre les étudiants et le monde littéraire en plus de permettre l’acquisition d’aptitudes à travailler en équipe.
Une fois l’odyssée terminée, quelques moussaillons à la dérive comprendront peut-être que la littérature n’est qu’un « coup de hache dans la mer de glace en nous. » Peut-être bien que certains d’entre eux, même s’ils ont déjà regagné Ithaque, viendront à nouveau jeter l’ancre sur les berges de notre pays où il fait bon pelleter des nuages…

Médiagraphie

Sites Internet consultés

Bertagna, C. (1995). L’ordinateur intégré dans une séquence pédagogique : écriture d’une nouvelle collective. [Consulté le 15 mai 2006 ] à l’adresse
http://www.lettres.ac-versailles.fr/article.php3?id_article=670

Boiron, M. (année inconnue). « Pour une pédagogie créative de l’écrit : du texte court au roman collectif ». Le plaisir d’apprendre. [Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse
http://www.leplaisirdapprendre.com/docs/pedagogie_ecrit.pdf

Cord, B. (2003). « Création collective ». Internet et pédagogie – état des lieux. [Consulté le 15 mai 2006 ] 2006 à l’adresse
http://wwwadm.admp6.jussieu.fr/fp/uaginternetetp/creation_collective.htm

Gerber, P. (2002). « Projet collaboratif et TICE ». [Consulté le 15 mai 2006 ] à l’adresse
http://www3.ac-nancy-metz.fr/ac-tice/article.php3?id_article=330

Pedrillat, M. (1998). « Un exemple de réalisation pédagogique sur Internet : Création d'un roman collectif international, "L’immeuble rue Lamarck"». [Consulté le 15 mai 2006 ] à l’adresse
http://www.epi.asso.fr/revue/89/b89p195.htm

Savine, Françoise. ( 2005). «L’écriture d’invention, une dynamique de tension. » [Consulté le 15 mai 2006 ] à l’adresse
http://www.carrefour-des-ecritures.net/article.php3?id_article=9

Ouvrages et périodiques consultés

BÉDARD, Denis et BÉLISLE, Marilou. (2005). « Contribution des TIC au développement de la compétence à écrire.» Québec français, n0 37, p. 67-69.

Chamberland, Gilles, Lavoie, Louisette et Marquis, Danielle. (1995). 20 formules pédagogiques. Québec : Presses de l’Université du Québec, « Formules pédagogiques », 176 p.

Duval, Isabelle. (2004). « La poésie et l’enseignement du français. » Québec français, n0 135, p. 42-45.

Roy, Bruno. (1994). Enseigner la littérature au Québec, Montréal : XYZ, 116 p.

1 Comments:

Blogger Roselene said...

Julie,

En tant qu'enseignante de littérature, j'ai lu ton texte avec beaucoup d'intérêt. Bravo, je l'ai trouvé très créatif et instructif. Tu as su expliquer clairement la création collective, une formule pédagogique que, je t'avoue, j'avais peur d'utiliser dans mon enseignement. Mais, maintenant, comme tu m'a jeté une bouée de sauvetage, je sais que mon bateau ne noiera pas si j'embarque dans cette aventure avec mes élèves-marins. Merci pour m'avoir donné une bonne carte marine, capitaine !

5/6/06 13:12  

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