2006-05-23

Peut-on avoir confiance en Wikipédia?

(c) 2006, François julien.

Peut-on avoir confiance en Wikipédia?

Qu’est-ce que Wikipédia?

Fondée en 2001, Wikipédia est un projet d’encyclopédie de haute qualité ayant pour valeurs fondamentales la liberté du contenu libre de droits d’auteurs, la gratuité afin de permettre l’accès à la connaissance pour tous, l’universalité du contenu qui doit traiter de tous les domaines de connaissances et dans toutes les langues, et enfin la collaboration par tous les participants et utilisateurs qui peuvent aisément faire partager leurs connaissances[1]. Utilisant la technologie Wiki, c'est-à-dire une technologie permettant facilement à tout internaute d’ajouter ou de modifier un article sans aucune contrainte, l’encyclopédie peut paraître de prime abord un véritable chaos. Malgré cela, quiconque décide d’aller naviguer un instant sur le site de wikipedia.org constatera rapidement que la qualité des articles semble loin d’être médiocre. Mais est-ce une simple apparence?


Les ratés de l’encyclopédie

Certes, il existe un ensemble de mécanismes et de règles favorisant l’autorégulation de la gestion du site et de la qualité des articles. La surveillance par tous les utilisateurs de l’encyclopédie est ainsi sollicitée afin de corriger les erreurs au fur et à mesure qu’elles sont détectées. Aussi, certaines règles de rédaction des articles existent dont la plus importante, qui peut même être perçue comme une règle d’or, est la neutralité des points de vue. Il est ainsi interdit de faire de la propagande, de présenter des opinions comme étant des faits de même qu’il est nécessaire de présenter impartialement toutes les interprétations défendables avec des arguments valables lors qu’il y a débat sur un sujet.

Cependant, malgré ces règles et les bonnes intentions du projet, on peut tous constater certains ratés. D’abord, il est difficile, voire impossible, de prétendre conserver une parfaite neutralité dans le traitement des articles. Bien que cette critique puisse également s’appliquer à n’importe quel ouvrage encyclopédique, elle semble plus flagrante dans le cas de Wikipédia. Pour certains sujets d’actualité sensibles tels que le conflit israélo-palestinien, le gouvernement nord-coréen ou certains sujets religieux, les disputes dans les fenêtres de discussion du site sont parfois plus prononcées. Malgré cela, la très grande majorité des articles ont atteint un certain degré de stabilité alors que seulement 0.10% des articles sont présentement activement débattus[2].

Un autre défaut peut aussi être évoqué : un biais systémique apparaît de manière flagrante lorsqu’on réalise la prédominance d’articles montrant le point de vue occidental (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest, Australie et Nouvelle-Zélande)[3]. Pour une encyclopédie qui se veut être universelle, ceci peut être un défaut particulièrement embarrassant. Peut-on croire que le temps réglera ce problème?

Mais l’un des défauts les plus flagrants, et peut-être celui qui discrédite le plus l’encyclopédie selon ses détracteurs, est l’absence de mécanisme de surveillance «traditionnel». Par exemple la présence d’une autorité supérieure oeuvrant au nom de l’organisation wikipédia et vérifiant le contenu de chaque article avant sa parution[4]. La conception largement répandue parmi la population que le savoir et la connaissance sont l’apanage des seuls experts, et non de monsieur et madame tout le monde y joue pour beaucoup. Ainsi, toute entreprise scientifique ouverte à tous apparaît nécessairement vouée à l’erreur et à l’inexactitude. Mais encore, le manque de filtrage des nouveaux articles et des modifications a pu mener, de par le passé, à certains scandales qui firent plus de bruit. Pensons notamment aux vandalismes qu’on a pu constater lors des dernières élections américaines. Certains partisans mal intentionnés embellirent les biographies de leur candidat et détériorèrent celles de leurs opposants par des faussetés ou, au mieux, par des scandales véridiques[5].

L’affaire Seigenthaler fit encore plus de bruit. John Seigenthaler est un journaliste, écrivain et politicien américain. Il fut notamment adjoint administratif de Robert Francis Kennedy avant la mort de ce dernier. En septembre 2005, il découvre que l’encyclopédie Wikipédia le présente comme étant potentiellement lié à l’assassinat du président John Fitzgerald Kennedy et de son frère Francis Kennedy : «John Seigenthaler Sr. was the assistant to Attorney General Robert Kennedy in the early 1960's. For a brief time, he was thought to have been directly involved in the Kennedy assassinations of both John, and his brother, Bobby. Nothing was ever proven»[6]. Cette notice était restée sur Wikipédia pendant une centaine de jours avant d’être effacée et remplacée. L’erreur fit tout de même beaucoup de bruit alors que les différents médias se montrèrent très critiques envers l’encyclopédie. Le vandale choisit de sortir de l’anonymat et de se dénoncer. Il écrivit une lettre d’excuses auprès de Seigenthaler et s’entretint avec lui par téléphone avant que ce dernier décide de ne pas le poursuivre[7].

Les critiques répétées concernant l’inexactitude des informations contenues dans Wikipédia poussèrent la revue Nature à réaliser, en décembre 2005, un test comparatif entre la prestigieuse encyclopédie Britannica et l’encyclopédie Wikipédia (version anglophone)[8]. Une sélection de 42 articles de même longueur et touchants des sujets allants du principe d’Archimède jusqu’à la brebis clonée Dolly furent sélectionnés dans les deux encyclopédies et soumis à différents experts en la matière afin d’y relever toutes les erreurs et inexactitudes. L’objectif de la comparaison était de mesurer le taux de fiabilité entre les deux encyclopédies. Les résultats furent surprenants. Bien que l’on releva 162 erreurs dans les articles de Wikipédia, pour un taux de 3,86 erreurs par articles, on en dénombra 123 pour Britannica, avec un taux de 2,93 erreurs[9]. Encore, 4 erreurs majeures furent détectées dans Wikipédia, mais le même nombre fut également trouvé dans Britannica. Wikipédia était, à ce moment, moins exacte que Britannica, mais de très peu. Et encore, l’un des avantages majeurs de Wikipédia est que depuis la parution de cette étude, il est pratiquement certain que les 162 erreurs répertoriées ont déjà été corrigées alors que pour l’encyclopédie Britannica, il faudra attendre la prochaine édition et laisser véhiculer les erreurs jusque-là[10].


Wikipédia s’améliore-t-elle vraiment?

À ses débuts, on a constaté que dans les sites de clavardage et de discussion sur les articles, il n’y avait aucun système de modération des discussions. Cela menait parfois à des dérapages ou des frondes injustifiées envers certains participants. Assez rapidement, les concepteurs de Wikipédia mirent sur pied un comité d’arbitrage et de modération des discussions afin qu’elles soient, dans la mesure du possible, les plus constructives. Ces modérateurs n’ont pas pour tâche d’orienter les discussions, ce qui serait contraire à l’idéal de l’encyclopédie. Cependant, ils détiennent le pouvoir de ramener à l’ordre certains participants qui s’égarent dans leurs propos et ultimement, d’expulser certains participants mal intentionnés ou des vandales. Malgré cela, le problème n’a pu être véritablement réglé puisque l’encyclopédie est aujourd’hui tellement vaste qu’il est impossible d’y avoir des modérateurs dans tous les forums de discussion[11].

Cependant, Wikipédia jouit d’une incroyable aptitude à se modifier et à rectifier les erreurs et les problèmes au fur et à mesure qu’ils surviennent. Reportons-nous à nouveau à l’affaire Seigenthaler. Dès que l’erreur fut détectée, elle fut prestement corrigée. Encore, de nouveaux mécanismes de régulation furent mis en place pour réduire les chances que la situation se reproduise. Les internautes doivent maintenant s’inscrire sur Wikipédia avant de pouvoir écrire et ajouter un nouvel article à l’encyclopédie. Cependant, les gens qui voudront modifier un article déjà existant pourront toujours le faire sans avoir à s’inscrire[12]. Les concepteurs de Wikipédia instaurèrent également un système de surveillance grâce à des bénévoles qui naviguent régulièrement sur un certain nombre d’articles dont ils sont un peu plus spécialistes afin d’en vérifier l’exactitude[13].

Contre le vandalisme, problème récurant et presque inévitable, des systèmes de régulation furent instaurés comme le blocage de participants utilisant des serveurs anonymes ou la conservation de l’historique de toutes les modifications des articles, facilement accessible à tous, afin de garantir une évolution vers une qualité accrue. Une méthode de classement et de déclassement des articles selon leur degré de qualité a également été mise en place et le projet d’une version stable, sûre, de l’encyclopédie et d’une autre version «live» est en voie d’étude.


Pertinence de Wikipédia pour l’enseignement

Mais suite à cette analyse, peut-on savoir si nous pouvons nous servir de Wikipédia à des fins pédagogiques? La réponse à cette question est personnelle et chaque enseignant doit se questionner sur la valeur qu’il accorde en définitive à cet outil dépendamment de la matière enseignée. Il est clair qu’il est difficile d’utiliser des citations de Wikipédia puisque les articles sont toujours sujets à changement. Aussi, il serait dangereux de laisser les étudiants chercher seuls de l’information avec cet outil compte tenu de l’hétérogénéité de la qualité des articles et de l’esprit critique souvent pas suffisamment développé chez les étudiants pour faire la part des choses entre l’information digne de confiance et celle qui ne l’est pas. Pour ces raisons, le site français Le Café Pédagogique (http://www.cafepedagogique.net) recommande aux enseignants de ne pas utiliser Wikipédia[14]. Doit-on alors condamner sans appel cette encyclopédie et fermer le dossier? Nous ne le croyons pas. Comme nous l’avons dit, Wikipédia est une encyclopédie en pleine évolution, et si l’on adhère à la prémisse de base qui stipule que, comme la théorie Darwinienne, les articles évolueront immanquablement en s’améliorant, l’avenir peut être plus que bénéfique. Wikipédia reste une source d’information très facilement accessible à la maison pour les étudiants comme pour les enseignants. Elle est particulièrement intéressante, motivante et interactive pour les étudiants qui peuvent naviguer là où il leur plaît et apprendre au degré de précision qui leur plaît. Les liens sur des documents audio-visuels qu’on ne peut avoir dans une encyclopédie papier sont particulièrement intéressants autant pour l’étudiant que pour l’enseignant qui les utilisera en classe. Et par le fait que cette encyclopédie est constamment mise à jour, elle devient très utile pour un étudiant ou un enseignant qui souhaite en apprendre plus sur un sujet de l’actualité récente.

S’il s’avère dangereux de laisser les étudiants se servir de Wikipédia sans aucun encadrement, il serait cependant dommage de se priver d’une source aussi formidable d’informations. À ce jour, Wikipédia recouvre plus de quatre millions[15] de définitions dans plus de deux cents langues[16]. Près de 1500 articles s’ajoutaient chaque jour en octobre 2005 et les chiffres continuent à augmenter[17]. Mais malgré son ampleur, Wikipédia est encore à ses tous débuts et comporte toujours de multiples défauts. Cependant, s’il est vrai que cet outil ne va qu’en s’améliorant et en se bonifiant avec le temps, à quoi ressemblera-t-il dans 50 ans?


Bibliographie

Adafre, Sisay Fissaha et Maarten de Rijke. (2005). Discovering Missing Links in Wikipedia. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://staff.science.uva.nl/~mdr/Publications/Files/linkkdd2005.pdf

Agence France-Presse. (2005). Wikipedia presque aussi exact qu'une encyclopédie payante. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://www.cyberpresse.ca/article/20051214/CPTECHNO/512141264&SearchID=73244816812654

Agence France-Presse. (2005). Wikipédia sera révisé et expurgé de toute erreur. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://www.cyberpresse.ca/article/20051219/CPTECHNO/512190394&SearchID=73244816812654

Agence Science-Presse. (2005). Wikipedia vs Britannica. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://www.cyberpresse.ca/article/20051229/CPTECHNO/51229041&SearchID=73244816812654

Associated Press. (2005). Wikipedia durcit ses règles de fonctionnement. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://www.cyberpresse.ca/article/20051206/CPTECHNO/512061262&SearchID=73244816812654

Associated Press. (2006). L'encyclopédie Wikipédia manipulée à des fins politiques. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://www.cyberpresse.ca/article/20060429/CPMONDE/604291278&SearchID=73244816774794

Holloway, Todd et al. (2005). Analyzing and Visualizing the Semantic Coverage of Wikipedia and Its Authors. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://arxiv.org/ftp/cs/papers/0512/0512085.pdf

Le Café Pédagogique. (2005). Internet : Qui noyaute Wikipedia? [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://www.cafepedagogique.net/expresso/index171005.php

Lih, Andrew. (2004). The Foundations of Participatory Journalism and the Wikipedia Project. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://jmsc.hku.hk/faculty/alih/publications/aejmc-2004-final-forpub-3.pdf

Lih, Andrew. (2004). Wikipedia as Participatory Journalism: Reliable Sources? Metrics for evaluating collaborative media as a news resource. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://jmsc.hku.hk/faculty/alih/publications/utaustin-2004-wikipedia-rc2.pdf

McHenry, Robert. (2004). The Faith-Based Encyclopedia. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://www.tcsdaily.com/article.aspx?id=111504A

Sanger, Larry. (2004). Why Wikipedia Must Jettison Its Anti-Elitism. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://www.kuro5hin.org/story/2004/12/30/142458/25

Wikipedia. L’encyclopédie libre. (2006). Wikipédia. [Consulté le 21 mai 2006] à l’adresse http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipedia



[1] Wikipedia. L’encyclopédie libre. (2006). Wikipédia.

[2] Lih, Andrew. (2004). Wikipedia as Participatory Journalism: Reliable Sources? Metrics for evaluating collaborative media as a news resource.

[3] Holloway, Todd et al. (2005). Analyzing and Visualizing the Semantic Coverage of Wikipedia and Its Authors.

[4] Ibid.

[5] Associated Press. (2006). L'encyclopédie Wikipédia manipulée à des fins politiques.

[6] Wikipedia. L’encyclopédie libre. (2006). Wikipédia.

[7] Associated Press. (2006). L'encyclopédie Wikipédia manipulée à des fins politiques.

[8] Agence Science-Presse. (2005). Wikipedia vs Britannica.

[9] Wikipedia. L’encyclopédie libre. (2006). Wikipédia.

[10] Agence France-Presse. (2005). Wikipedia presque aussi exact qu'une encyclopédie payante.

[11] Sanger, Larry. (2004). Why Wikipedia Must Jettison Its Anti-Elitism.

[12] Associated Press. (2005). Wikipedia durcit ses règles de fonctionnement.

[13] Ibid.

[14] Le Café Pédagogique. (2005). Internet : Qui noyaute Wikipedia?

[15] Agence Science-Presse. (2005). Wikipedia vs Britannica.

[16] Agence France-Presse. (2005). Wikipédia sera révisé et expurgé de toute erreur.

[17] Agence Science-Presse. (2005). Wikipedia vs Britannica.

3 Comments:

Blogger Roselene said...

Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blogue.

1/6/06 20:41  
Blogger Roselene said...

Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blogue.

1/6/06 20:42  
Blogger Roselene said...

François,

J'ai apprécié beaucoup ton article. Il élucide bien la problématique de la qualité des articles de Wikipédia et sa crédibilité. En mentionnant l'affaire Seigenthaler, tu as choisi un exemple parfait pour montrer le côté négatif de cette encyclopédie.

En tant que traductrice, je dois t'avouer que je suis interdite d'utiliser cet outil pour vérifier des informations (dans ce domaine, Wikipédia n'est pas considérée fiable). Par contre, en tant que future enseignante, je présenterai ce genre de TIC à mes élèves, en leur expliquant ses avantages et ses limites (à l'aide de ton article!), car je le trouve un excellent outil d'apprentissage.

1/6/06 20:52  

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