2006-05-26

L'éducation aux médias au collégial: l'apport possible de la philosophie, et quelques ressources disponibles pour tous!

(c) 2006, Nicolas Bertrand

Dans une société où l’omniprésence et l’influence des médias ne sont plus à démontrer, il est étonnant de constater que le Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS, 2006), dans la description qu’il fait de la formation générale au collégial, ne souligne à aucun moment la nécessité d’y faire de l’éducation aux médias. Pourtant, nombreux sont les buts poursuivis par cette formation générale, qu’elle soit commune ou propre, qui trouveraient dans l’éducation aux médias un terreau fertile d’application. Car n’est-il pas hautement souhaitable que les étudiants du cégep soient capables de « développer une pensée réflexive autonome et critique », des habiletés de « conceptualisation, d’analyse et de synthèse », un « sens critique » à l’égard des médias ? Cet article se propose d’étudier la contribution possible de la discipline philosophique à l’éducation aux médias au collégial, en plus d’indiquer quelques ressources qui pourront s’avérer utile à quiconque désire intégrer l’éducation aux médias à son enseignement.

De quoi parle-t-on lorsqu’il est question d’éducation aux médias ?

Avec le développement fulgurant d’internet ces dernières années, qui vient s’ajouter à la presse écrite, à la télévision et à la radio, on ne saurait douter de l’espace considérable occupé par les médias dans notre société. Ils sont partout, de plus en plus facilement accessibles et, partant, de plus en plus influents; d’où la nécessité d’entretenir à leur égard une saine distance critique, de ne pas prendre pour argent comptant tout ce qu’ils nous racontent, de comprendre les mécanismes qui les régissent, leurs motivations avouées et celles qui demeurent occultées, leurs travers et leurs dérives. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’éducation aux médias, laquelle, comme le fait remarquer Piette (1996, p. 18), « part en effet du constat que les médias jouent désormais un rôle central dans la vie des jeunes, [...] que l’école n’est plus, avec la famille, le seul agent de la transmission du savoir social. »

Toutefois, si on admet volontiers l’influence exercée par les médias, définir ce qu’on entend par « éducation aux médias » n’est pas chose aisée. Veut-on en effet que les étudiants du collégial prennent conscience du fonctionnement des médias, des dangers de leur concentration, de l’influence de la publicité en leur sein, des stéréotypes qu’on y retrouve, ou désire-t-on plutôt qu’ils exercent leur jugement critique à leur endroit, qu’ils apprennent à trouver rapidement l’information qu’ils recherchent, ou encore qu’ils créent eux-mêmes leur propre outil médiatique ? On le voit, il est possible de comprendre l’expression « éducation aux médias » de multiples façons. De fait, plusieurs essais de définition se sont succédé depuis la fin du XIXe siècle, soit depuis l’avènement de l’ère industrielle et de l’apparition des médias de masse, sans cependant qu’un consensus n’émerge. En dépit toutefois de cette absence d’unanimité, il est néanmoins possible de dégager une intention commune derrière la volonté d’éduquer aux médias : celle de la nécessité d’une « prise de conscience de ce monde médiatique, de l’obligation vitale, individuelle et collective, d’en apprendre les données, comme on apprend à lire et à écrire, pour ne pas devenir analphabète. » (Gonnet, 2001, p. 135-136)

De plus, les diverses facettes que peut prendre l’éducation aux médias attestent bien de la dimension transversale de cet enseignement, lequel peut être dispensé, selon certains, à tous les niveaux d’enseignement et dans toutes les disciplines. « Toutes les disciplines sont autant d’occasion de traiter des médias comme ils sont depuis longtemps l’occasion de développer la maîtrise de la langue maternelle. De l’enseignement des mathématiques à l’étude de la géographie, de l’écologie humaine, de l’histoire ou de la langue maternelle, toutes les disciplines peuvent concourir à une alphabétisation aux médias. » (Pichette, 1995, p. 126) Le MELS (2001) a d’ailleurs reconnu, ces dernières années, l’importance d’intégrer l’éducation aux médias aux diverses matières enseignées tant au primaire qu’au secondaire. Dans ce contexte, il semble primordial que la formation collégiale poursuive cette éducation aux médias, qu’elle l’intègre à l’intérieur de ses cours existants, et la philosophie, dans la mesure où elle peut favoriser chez les étudiants un apprentissage de la pensée critique, m’apparaît être dans une position privilégiée pour le faire.

Philosophie et éducation aux médias

Deux raisons semblent militer en faveur d’une intégration plus grande de l’éducation aux médias à l’intérieur des cours de philosophie : d’une part, la nature même d’une partie de cette discipline, et d’autre part la place occupée par la philosophie dans le cursus collégial.

J’ai déjà mentionné que l’éducation aux médias comprenait de multiples dimensions, dont l’une renvoyait à l’usage de son jugement critique face aux informations qui nous sont transmises par les médias. Or l’une des tâches de la philosophie consiste justement à examiner la validité des arguments qui nous sont présentés, à en détecter les paralogismes (à savoir les erreurs de raisonnement ou les artifices visant à nous duper), à justifier rationnellement ses dires, bref, à aiguiser son sens critique; elle peut donc s’avérer fort utile pour aider l’étudiant à poser un regard éclairé sur les idées qui sont véhiculées par les médias. Il convient donc de la considérer comme l’une des disciplines permettant à l’étudiant de se former à « l’autodéfense intellectuelle », pour reprendre l’expression de Baillargeon (2005). Ce genre d’apprentissage de la pensée critique conviendrait au reste parfaitement au premier cours de philosophie, obligatoire pour tous les étudiants du cégep, dont l’un des principaux objectifs consiste à amener l’étudiant à maîtriser les éléments de base d’une bonne argumentation, ce qui signifie également qu’il devra être capable de reconnaître les arguments fallacieux ainsi que les astuces à la disposition de ceux qui voudraient manipuler la réalité à leur avantage.

Par ailleurs, le troisième cours de philosophie, bien qu’il fasse partie de la formation générale propre, se donne néanmoins toujours comme objectif, selon l’énoncé de la compétence (MELS, 2006), d’amener l’étudiant à « porter un jugement sur des problèmes éthiques de la société contemporaine. » Ainsi, le volet éducation aux médias dans ce cours pourrait être l’occasion pour l’étudiant de se positionner par rapport aux enjeux éthiques et politiques de sa société tels que les médias les organisent, de constater à quel point les médias peuvent manquer d’objectivité ou occulter certains informations pour servir les intérêts ou les positions idéologiques qu’ils défendent, enfin, ce cours pourrait aussi permettre à l’étudiant de réfléchir sur le rôle des médias dans une société démocratique, de même que sur la nécessité pour les citoyens d’avoir accès à une information variée et équilibrée. L’intégration des TIC, et notamment l’usage d’internet, pourrait s’avérer dans ce cas fort utile et pertinente, par exemple pour faciliter la collecte d’information par les étudiants, pour les aider à entrer en contact avec divers points de vue sur une question, ou encore pour favoriser chez eux l’échange d’idées avec leurs pairs.

Évidemment, d’autres disciplines peuvent tout autant que la philosophie, à leur manière et dans leur champ d’études respectif, contribuer à l’éducation aux médias chez les étudiants du collégial. Cependant, parce que la philosophie est dispensée à tous les cégépiens sans exception, elle se retrouve dans une situation privilégiée pour ancrer en eux cette réflexion critique sur la place qu’occupent les médias dans notre société, réflexion qu’ils pourront approfondir dans d’autres cours de leur cursus et, idéalement, conserver tout au long de leur existence.

Quelques ressources disponibles pour ceux que l'éducation aux médias intéressent

Mais qu’il s’agisse de faire de l’éducation aux médias dans un cours de philosophie ou dans tout autre discipline, une chose est pour le moins certaine, c’est que les ressources à la disposition des enseignants ne manquent pas! On retrouve en effet de nombreux sites web qui s’intéressent au fonctionnement des médias, qui en analysent les dimensions sociologiques et politiques, qui les critiquent, qui luttent contre la désinformation, et ainsi de suite; on peut penser ici aux nombreux Observatoires sur les médias, ou encore aux nombreux portails d’information alternative, qui offrent des informations et des points de vue souvent fort éloignés de ce que l’on retrouve dans les médias de masse.[1]

En revanche, il faut reconnaître que les sites qui se consacrent au développement d’outils pédagogiques visant à éduquer aux médias le font principalement pour les niveaux primaires et secondaires. Néanmoins, on retrouve sur des sites comme celui du Réseau Éducation-Médias, du Centre de ressources en éducation aux médias (CREM), ou encore du Centre de Liaison de l’Enseignement et des Moyens d’Informations (CLEMI) une foule de ressources qui peuvent être actualisés pour répondre aux exigences du niveau collégial, notamment des suggestions de stratégies d’enseignement en éducation aux médias, des exemples de projets ayant eu lieu au secondaire, de même que des fiches pédagogiques touchant de nombreux aspects de l’éducation aux médias. Sur ces sites comme sur d’autres, il est également possible de trouver des documents de réflexion à propos de l’éducation aux médias, et divers outils de formation. Les enseignants désireux d’intégrer l’éducation aux médias à leur cours pourront donc s’inspirer de sites de ce genre pour construire leurs propres activités d’apprentissage, mais ils devront aussi, cela va de soi, faire preuve d’imagination et d’innovation!

[1] On retrouve, dans le livre de Baillargeon (2005, p. 312-320), une intéressante liste de médias indépendants, de portails voués à la diffusion d’une information différente, des sites critiques vis-à-vis des médias, etc., qui peut constituer un bon point de départ pour faire des recherches plus poussées. En voici quelques-uns à titre d’exemple : Acrimed (Action-Critique-Médias), Fair, l’Observatoire des inégalités, l’Observatoire français des médias, PR Watch. Voir la bibliographie pour les liens avec ces sites.



Bibliographie

Baillargeon, N. (2005). Petit cours d’autodéfense intellectuelle. Montréal : Lux Éditeur.

Centre de Liaison de l’Enseignement et des Moyens d’Informations (année inconnue). Les fiches pédagogiques du CLEMI. [Consulté le 25 mai 2006] à l’adresse http://www.clemi.org/formation/fiches/fichespedago.html

Centre de ressources en éducation aux médias (2006). Matériel pédagogique — projets secondaire. [Consulté le 25 mai 2006] à l’adresse
http://www.reseau-crem.qc.ca/projet/listeprojs.htm

Gonnet, J. (2001). Éducation aux médias, les controverses fécondes. Paris : Hachette Livre.

Institut de recherche sur le Québec (2005). L’éducation aux médias : apprendre à devenir un citoyen actif. [Consulté le 25 mai 2006] à l’adresse
http://www.irq.qc.ca/Dossiers.asp?ContenuNo=140

Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport du Québec (2001). Programme de formation de l’école québécoise. [Consulté le 25 mai 2006] à l’adresse
http://www.meq.gouv.qc.ca/lancement/prog_formation/index.htm

Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport du Québec (2006). Description de la formation générale. [Consulté le 25 mai 2006] à l’adresse
http://www.mels.gouv.qc.ca/ens-sup/ens-coll/Cahiers/DescFG.asp

Pichette, M. (1995). Apprendre à vivre avec les médias, une urgence pour l’école et la démocratie. L’école et les médias. MédiasPouvoirs, hors série, p. 126.

Piette J. (1996). Éducation aux médias et fonction critique. Paris : L’Harmattan.

Réseau Éducation-Médias (2006). Quelques suggestions de stratégies d'enseignement en éducation aux médias. [Consulté le 25 mai 2006] à l’adresse
http://www.media-awareness.ca/francais/ressources/educatif/outils_de_reflexion/qlq_strategies.cfm

Et quelques ressources critiques à propos des médias disponibles sur internet :

Action-Critique-Medias (Acrimed). [Consulté le 25 mai 2006] à l’adresse
http://www.acrimed.org/

Center for Media and Democracy. [Consulté le 25 mai 2006] à l’adresse
http://www.prwatch.org

Fairness and Accuracy in Reporting (FAIR). [Consulté le 25 mai 2006] à l’adresse
http://www.fair.org/index.php

Observatoires des inégalités. [Consulté le 25 mai 2006] à l’adresse
http://www.inegalites.fr

Observatoire français des médias. [Consulté le 25 mai 2006] à l’adresse
http://www.observatoire-medias.info/

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