2006-05-26

La formation à distance : étudier où je veux, quand je veux, mais à quel prix ?

© 2006, Bethsabée Poirier.

Quel étudiant n’a pas rêvé un jour de pouvoir suivre ses cours à distance, de chez lui, devant son téléviseur ou son moniteur d’ordinateur ? Depuis quelques décennies, ce phénomène, jadis un fantasme technologique, se réalise par l’entremise des cours à distance[i]. Dès lors, nous assistons à un effritement du système scolaire traditionnel : du mode présentiel, où professeur et étudiants se réunissaient dans une salle de classe, nous basculons graduellement en mode distanciel, voire virtuel. De ce fait, nous nous questionnons sur la place du professeur dans l’enseignement. Est-il appelé à disparaître et à être complètement remplacé par des nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) ?

Par cet article, nous proposons une réflexion critique — voire une polémique — sur la formation à distance et le rôle du professeur. Bien que cet article ne pourra être exhaustif à cause de l’étendue de ce sujet, notre intention est de susciter une réflexion, à contre-courant il est vrai, sur cette pratique pédagogique et ses aléas, souvent évacués du discours.


L’éducation en voie de perdition ?

La formation à distance, comme son nom l’indique, permet aux étudiants d’apprendre, à partir d’exercices, de travaux et de devoirs, dans un lieu qui n’est pas la classe traditionnelle, c’est-à-dire à partir de chez soi. De ce fait, la souplesse, cette valeur ajoutée, est immédiatement envisagée: il est désormais possible d’étudier «où je veux, quand je veux !», tel que le propose le slogan de la Téluq. Ainsi, les étudiants peuvent adapter leur horaire selon leurs besoins. De plus, la formation à distance développerait différentes habiletés chez les étudiants : «l’autonomie, l'organisation, la discipline, l'esprit de synthèse et la maîtrise du français» (Cégep@distance)[ii].

Toutefois, bien que ces avantages soient bien réels, ce mode d’apprentissage comporte des lacunes d’un point de vue sociologique. En effet, en cette période où les moyens de communication sont de plus en plus accessibles et diversifiés, ce sont l’ensemble des relations humaines «présentielles» qui sont plutôt en voie de perdition au profit des échanges «distanciels» ou virtuels. De même en est-il de l’enseignement où le professeur qui interagissait avec ses étudiants dans une classe et qui agissait en tant que modèle, tuteur, guide et éducateur perd tranquillement de ses fonctions et de son rôle social. Antoine Prost (1985), historien de l’éducation et de la famille, soulève un enjeu fondamental de la pédagogie : le professeur remplit une double fonction d’instruction et d’éducation. Ainsi, s’il transmet aux étudiants des savoirs — ou plutôt devrions-nous dire : s’il leur fait acquérir des compétences, son «enseignement est [également] une relation entre deux personnes.» (Prost, 1985 : p. 37) En ce sens, l’école, dans sa forme traditionnelle, est un lieu public où les étudiants apprennent à devenir des citoyens. Prost fait d’ailleurs une remarque encore très actuelle, bien qu’elle date de plus de vingt ans : «Dans la société où nous vivons, l’école peut d’autant moins se dispenser de socialiser les jeunes que ceux-ci sont davantage coupés des adultes et que, dans de nombreux cas, leurs familles consacrent peu d’efforts à leur apprendre le respect des usages sociaux.» (Ibid : 36)

Au niveau secondaire, comme encore au niveau collégial pour certains, les étudiants ont besoin de modèles pour les relations interpersonnelles. Avec la présence des TIC et, de surcroît, avec la formation à distance, cet aspect social fondamental dans le développement des étudiants est fortement ébranlé, voire remis en question. Tardif et Mukamurera (1999), dans une réflexion critique sur l’enseignement et le rapport au pouvoir et à la communication, soulèvent le rôle de l’institution scolaire traditionnelle :

[…] le dispositif cellulaire sur lequel repose le travail pédagogique au sein de l'école est une forme institutionnalisée (formelle et codifiée) de contrôle de l'éducation qui permet une action directe, profonde et régulière des enseignants sur les élèves, afin d'exercer sur eux, à travers le système des règles et des pratiques pédagogiques, une influence profonde et durable qu'on appelle la socialisation et l'instruction scolaires.

De plus, ces auteurs font remarquer qu’ «il ne s’agit pas [dans la formation à distance] seulement de l’enseignement à distance, mais plus sérieusement d’une mise à distance de l’enseignement tel qu’il existe depuis l’institutionnalisation de l’école.» (Ibid) Ainsi, la formation à distance qui s’intègre de plus en plus dans la pédagogie serait-elle devenue une école post-moderne : éclatée, anonyme, où l’étudiant, laissé à lui-même, erre sur le Web en quête de savoirs, et ce, seulement si son horaire le lui permet ?


Les enseignants : en compétition avec les TICs ?

Nuançons notre propos ! Dans la formule pédagogique à distance, les étudiants ne sont pas laissés complètement à eux-mêmes. D’ailleurs, il existe présentement deux tendances de formation à distance : la formation à distance intégrale où l’étudiant suit l’ensemble ou une partie de sa formation à distance et la formation à distance ponctuelle dans le cadre d’un cours. Dans les deux cas, les étudiants bénéficient d’un encadrement.

Dans le cadre de la formation par cégep@distance, par exemple, les étudiants sont assignés à un tuteur ou une tutrice qui répond à leurs questions dans un délai de 48 heures. De plus, comme on peut le lire sur le site de cégep@distance : «[le tuteur] corrige aussi vos devoirs et votre examen final, peut vous faire part de ses commentaires, compléter certaines explications, vous donner de judicieux conseils et vous encourager dans votre démarche d'apprentissage.» Dans ce cas de figure, le rôle tenu par les tuteurs est un peu loin de la vision de Prost sur celui que devraient avoir les éducateurs :

Ils veulent former les élèves, leur apprendre, par la pratique, à s’organiser, à prendre des initiatives; ils accordent de l’importance à la vie de groupe et tiennent le travail en équipe pour une valeur; ils sont attentifs aux efforts des élèves, à leur bonne volonté; leur objectif est de les amener à se prendre eux-mêmes en main, à assumer les conséquences de leurs actes. (Prost, 1985 : p.40)

Mais, il est vrai que cette formule d’apprentissage distancielle peut correspondre à certains apprenants autonomes et matures. Or, nous croyons que cette formule pédagogique ne serait pas favorable pour l’apprentissage de l’ensemble des étudiants. Dans le cas des étudiants de niveau collégial, ils en sont tout juste à développer l’organisation de leur pensée et leur autonomie, ce qui nécessite par conséquent un encadrement et l’enseignement de modèles d’apprentissage. En ce sens, nous voyons difficilement une généralisation de la formation à distance intégrale à l’ensemble du réseau de l’éducation.

De même, il nous semble que l’enseignant, en mode présentiel, a encore sa place dans l’apprentissage des étudiants. Toutefois, il faut reconnaître que, même si ses rôles demeurent les mêmes, enseigner et éduquer, ses fonctions ont été modifiées. Les nouvelles formules pédagogiques du renouveau collégial insistant prioritairement sur le processus d’apprentissage des étudiants plutôt que sur le savoir de l’enseignant, il faut désormais penser à ce qui est favorable pour l’étudiant : sa motivation, la construction de son apprentissage, l’atteinte de compétences, la préparation au marché du travail, etc. Dans cette perspective, nous posons la question suivante : les relations interpersonnelles, entre professeurs-étudiants et étudiants-étudiants, sont-elles nécessaires pour atteindre ces objectifs d’apprentissage ?


Les enseignants : en collaboration avec les TICs ?

Selon l’approche socioconstructiviste, ces relations sont essentielles à la constitution des apprentissages. D’ailleurs, les formules pédagogiques actuelles insistent particulièrement sur la collaboration, l’entraide, l’apprentissage par les pairs, la rétroaction par les pairs et par l’enseignant, etc. Ce qui est intéressant sur le plan pédagogique, c’est qu’autant ces interactions peuvent être présentes dans une classe, autant elles peuvent être réalisées par l’intermédiaire de communication à distance; nous n’avons qu’à penser à l’utilisation de plateformes d’enseignement[iii] ainsi qu’aux outils qui la composent (forum de discussion, courriel, exercices, etc.). En ce sens, les TICs, dont la formation à distance fait partie, peuvent également favoriser les interactions par l’entremise d’activités collaboratives à distance.

De même, comme l’affirment Lessard et Tardif (2001), il faut «reconnaître que l’environnement et la culture ont profondément changé et qu’on ne peut plus faire apprendre comme au temps où l’école avait en quelque sorte le monopole sur la distribution des savoirs codifiés.» (2001) Ainsi, il peut être intéressant d’intégrer une part de formation «distancielle» (et non distanciée) au sein de la formation de l’étudiant pour diversifier les outils en fonction de leurs avantages sur l’apprentissage des étudiants. D’ailleurs, il peut être tentant de se laisser séduire par les qualités innovatrices des TICs, mais il faut impérativement réfléchir, en tant qu’enseignants, sur l’apport des outils pédagogiques — qu’ils soient en mode virtuel ou présentiel — chez l’étudiant, et ce, dans une perspective plus large que celle de la diversité et la convivialité des outils.


En guise de conclusion

En somme, si les TICs par le biais de la formation à distance peuvent rendre les étudiants plus autonomes et compétents pour réaliser des apprentissages complexes, il peut alors être souhaitable d’intégrer cet environnement d’apprentissage hors classe à la formation. La meilleure solution actuellement, compte tenu des caractéristiques des étudiants et de leur environnement social, serait sans doute celle où l’enseignement et l’apprentissage seraient bimodaux. Ainsi, les nouvelles générations technophiles pourraient profiter des forces des TICs tout en ne négligeant pas les interactions présentielles où le professeur garderait sa double fonction éducatrice et instructrice.



[i] Nous n’avons qu’à penser à la Téluq (la télé-universitaire de l’Université du Québec à Montréal) qui offre des cours à distance depuis 1972 ou encore à Cégep@distance qui, pour sa part, offre des cours depuis 1991.

[ii] Nous ne voudrions pas ici minimiser les avantages pédagogiques de la formation à distance. Cependant, selon nos recherches, il semble que la formation à distance mise principalement sur l’argument de la souplesse dans la gestion du moment et du lieu de l’apprentissage. Compte tenu des restrictions imposées pour cet article, nous devons mettre de côté certains aspects qui pourraient sans aucun doute être abordés dans un article ultérieur et qui nous permettraient de nuancer davantage notre position.

[iii] Selon l’encyclopédie libre Wikipédia : «Une plate-forme d'apprentissage en ligne appelée parfois LMS est un site web qui héberge du contenu didactique et facilite la mise en œuvre de stratégies pédagogiques.» WebCT et Moodle sont probablement les plateformes les plus utilisées actuellement dans le milieu de l’enseignement collégial et universitaire.


Médiagraphie

CEFRIO. (2002). Apprentissage en ligne : les 4 rôles d’un formateur. Bulletin SISTech. [Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse http://profetic.org/article.php3?id_article=5144

Deschênes, André-Jacques, Gagné, Pierre, Bilodeau, Hélène, Dallaire, Suzanna, Bourdages, Louise. (2001). Les activités d'apprentissage et d'encadrement dans des cours universitaires à distance: le point de vue des concepteurs. Revue de l'enseignement à distance. [Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse
http://cade.athabascau.ca/vol16.1/deschenesetal.html

Gagnon, Isabelle. (année inconnue). Guide pratique du travail collaboratif en communautés virtuelles d’apprentissage. [Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse
http://www-tic.unilim.fr/IMG/pdf/guide-travailcoll.pdf

Guay, Pierre-Julien. (2002). Les plates-formes d’apprentissage en ligne. Le bulletin Clic. [Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse http://clic.ntic.org/clic47/plate.html

Leleu, Pascal. (année inconnue). Groupware et éducation. [Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse http://www.ac-grenoble.fr/vercors/pnrv/autran95/groupwar.htm

Lessard, Claude, Tardif, Maurice. (2001). Les transformations actuelles de l'enseignement : trois scénarios possibles dans l'évolution de la profession enseignante. Éducation et francophonie. [Consulté le 24 mai 2006] à l’adresse
http://www.acelf.ca/c/revue/revuehtml/29-1/04-Lessard-Tardif.html

Ménard, Louise. (2006). La part des TIC dans les apprentissages. Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse http://www.protic.net/profs/menardl/0enseignants/tic-quotidien.html

Production TACT. (2004). La communauté d’apprentissage. [Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse http://www.tact.fse.ulaval.ca/tact2/commune2.0.html

Prost, Antoine. (1985). Éloge des pédagogues. Paris, Éditions du Seuil.

Tardif, Maurice et Joséphine Mukamurera. (1999). La pédagogie scolaire et les TIC: l'enseignement comme interactions, communication et pouvoirs. Éducation et francophonie [Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse
http://www.acelf.ca/c/revue/revuehtml/27-2/Tardif.html

Télé-université. (2006). Télé-université : formation à distance, études universitaires, cours à distance. [Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse http://www.teluq.uquebec.ca/

Viens, Jacques, Rioux, Sonia, Breuleux, Alain, Bordeleau, Pierre. (2000). Des facteurs déterminant la réussite d'une activité d'apprentissage basée sur la co-construction de savoirs à travers un processus de maïeutique électronique. [Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse http://www.scedu.umontreal.ca/CRACTIC/article1.pdf

Wikipédia. (2005-2006). Plate-forme d'apprentissage en ligne. [Consulté le 15 mai 2006] à l’adresse http://fr.wikipedia.org/wiki/Plate-forme_d%27apprentissage_en_ligne

1 Comments:

Blogger Roselene said...

Bethsabée,

Avant de lire ton texte, j'avais une idée plutôt négative de l'éducation à distance : j'imaginais toujours un élève isolé dans une salle, devant son ordinateur, sans interaction humaine, ce qui ne favorise pas la construction de connaissances d'une façon efficace. Maintenant, je vois que cet élève peut interagir avec d'autres élèves par le biais de quelques TIC (forum de discussion ou courriel, par exemple) et apprendre mieux, car il peut profiter de l'enseignement par les pairs.

Je suis d'accord avec toi quand tu dis que l'enseignement idéal, à l'aide des TIC, devrait être bimodal. Par contre, je n'ai pas compris comment les TIC peuvent rendre les élèves plus "compétents pour réaliser des apprentissages complexes[...]". Peux-tu me donner un exemple? Merci d'avance.

Roselene

2/6/06 22:53  

Publier un commentaire

Links to this post:

Créer un lien

<< Home